Théoriquement, l’actionnariat salarié a un impact positif sur la performance des entreprises et permet de réduire les conflits d’intérêts. Et au niveau pratique?

Dans un post précédent, nous avons démontré que d’un point de vue théorique l’actionnariat salarié permet de diminuer la divergence d’intérêts et améliore la performance des entreprises. Aujourd’hui, nous vous proposons quelques études de cas concrets dont l’objectif est de vérifier ces hypothèses.

L’actionnariat salarié comme arme anti-OPA/OPE hostiles

Que ce soit pour des raisons culturelles ou économiques (réorganisation, plans sociaux…), le rachat d’une entreprise est souvent vu de façon très négative par ses employés. Le développement de l’actionnariat salarié peut ainsi représenter un moyen efficace de lutte contre les tentatives de prise de contrôle hostiles. Nous nous souvenons des tentatives d’attaques hostiles de la BNP sur la Société Générale, de LVMH sur Gucci, de Bolloré sur le groupe Bouygues ou de Sacyr, groupe de BTP espagnol sur Eiffage. Ce qui relie ces événements, c’est le rôle central de l’actionnariat salarié comme instrument de protection du capital social et moyen permettant de conserver son indépendance.

L’actionnariat salarié comme moyen d’unifier un groupe en cas de croissance externe

Lorsqu’une entreprise décide de poursuivre sa croissance par la voie externe (fusions/acquisitions), l’actionnariat salarié représente un dispositif attractif permettant d’unifier le groupe en renforçant le sentiment d’appartenance des employés. C’est le cas de Vinci qui a fusionné avec le groupe GTM en 2 000 et qui depuis a réalisé plusieurs opérations d’augmentation de capital réservée aux salariés, ce qui représente 61,5% des salariés détenant 9% du capital. C’est le cas aussi d’AXA qui a bâti son histoire grâce à la fusion et à l’acquisition de différentes sociétés d’assurance et qui mène depuis 1993 une politique volontariste d’actionnariat salarié. Citons également Valeo et Eramet qui, eux aussi, font partie des entreprises ayant développé l’actionnariat salarié (plutôt par l’attribution d’actions gratuites) dans le but de construire un sentiment d’appartenance des salariés suite aux différentes opérations de fusions et/ou d’acquisitions. (Le capital détenu par les salariés dans les deux sociétés n’est pas parmi les plus significatifs, le nombre de salariés actionnaires sur le nombre de salariés total est l’un des plus élevés.)

L’actionnariat salarié comme dispositif d’association des salariés à un projet d’entreprise

Qu’il s’agisse d’une opération de privatisation (ex : France Télécom), de LBO dans les entreprises non cotées (ex : Trescal, Photonis, Ethypharm, SPE…), d’un nouveau projet d’acquisition (ex : AXA et l’Union des Assurance de Paris), de fusion (ex : Suez et Gaz de France), ou de tout autre événement, l’actionnariat salarié est souvent utilisé pour mobiliser et impliquer les employés autour d’un projet d’entreprise particulier. La mise en place d’un dispositif d’actionnariat salarié peut aussi accompagner un grand événement interne (ex : plan mondial d’attribution d’actions gratuites en 2010 à l’occasion des dix ans de l’introduction en Bourse d’EADS (Airbus groupe)).

L’actionnariat salarié comme outil de fidélisation du capital intellectuel

Pour nombreuses entreprises et tout particulièrement pour celles de services, le capital intellectuel est une source fondamentale de création de valeur et représente l’actif le plus important. Ainsi, la fidélisation des collaborateurs devient un enjeu de premier ordre. Des sociétés de services comme Alpha, Alten, Altran, CAP Gemini ou encore Atos ont ouvert leur capital aux salariés dans l’optique de fidéliser leurs collaborateurs et ainsi conserver leur compétitivité.

Conclusion :

Un schéma d’actionnariat salarié est un cumul de tous les éléments que nous venons de citer. Il existe néanmoins des raisons moins avouables, non exclusives des autres positives citées, mais sous l’angle de leurs promoteurs tout aussi intéressantes qui peuvent inciter une entreprise à se lancer dans l’aventure de l’actionnariat salarié :

  • L’actionnariat salarié peut être utilisé afin de permettre les plans d’incentive des dirigeants. Rappelons que la loi du 3 décembre 2008 en faveur des revenus du travail a imposé de nouvelles règles conditionnant toute décision d’attribution de stock options ou d’actions gratuites aux dirigeants mandataires sociaux à l’existence d’un dispositif collectif (stock options, actions gratuites, majoration de participation ou d’intéressement) associant les salariés aux performances de l’entreprise.
  • Il peut aussi être l’expression de la volonté du management d’exercer un contre-pouvoir face au pouvoir des autres actionnaires, citons le cas de Bouygues qui maintient un actionnariat salarié élevé et semble consacrer des sommes importantes au rachat de ses propres titres, également dans le but de limiter la dilution des actionnaires historiques à la tête de la société.

Ces quelques exemples variés montrent que l’actionnariat salarié a des avantages nombreux pour ses promoteurs et ses bénéficiaires quand cela se passe bien. Mais il ne faut pas oublier qu’il reste tout de même risqué. Nous ne pouvons pas ne pas citer le cas emblématique de France Télécom. Pour inciter les salariés à investir dans l’entreprise lors de sa privatisation en 1997, les grandes promesses ne manquaient pas. Celle que nous aimons tout particulièrement est la suivante: « Multiplier en toute sécurité sa capacité d’épargne dans le PEG ». Et nous tous, nous connaissons la fin de l’histoire : bulle Internet et crash de l’actionnariat salarié chez France Télécom quelques années plus tard. L’action qui était montée à plus de 200 euros est descendue au dessous de 10 pour finir par se stabiliser autour de 20 avant de continuer à descendre, soit très largement en dessous de son prix d’introduction et du prix offert aux salariés, même après abondement, décote ou mécanismes « garanti » à effet de levier (qui a cassé à cause de la volatilité du cours). Un sinistre pour les salariés qui n’avaient pas mesuré leur investissement par rapport à leur surface financière personnelle en pensant faire « le coup du siècle en toute sécurité ». D’une certaine façon pour « le coup du siècle », c’était réussi ! Vivendi a vécu un désastre similaire en 2002 (2 ans après la fusion avec Universal) avec son plan d’actionnariat salarié « Pégase » décrit comme  « exceptionnel » à l’époque. L’action de 140 euros a perdu 70% de sa valeur pour arriver à 24,58 euros aujourd’hui (valeur au 21/05/19 à 09h55). Ce n’est pas la fin du monde, mais on voit bien que derrière les objectifs d’alignement des intérêts des parties prenantes, l’investissement en actions reste l’investissement en actions et qu’une des clés est d’alerter ses bénéficiaires sur les risques associés !