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Tribune publiée dans Les Echos, le 21 avril 2026.
Le Sénat a adopté une proposition de loi autorisant les salariés à débloquer jusqu’à 5 000 euros de leur épargne salariale. Pour Mathieu Chauvin, président d’Eres Group, cette initiative bien intentionnée repose sur un diagnostic erroné — et l’histoire l’a déjà prouvé, trois fois.
Tribune de Mathieu Chauvin, président d'Eres Group
« Le Sénat a adopté le 7 avril dernier une proposition de loi autorisant les salariés à retirer de façon exceptionnelle jusqu’à 5.000 euros de leur épargne salariale, sans avoir à fournir de justificatif.
Porté par le sénateur Olivier Rietmann, le texte entend répondre à la hausse massive des prix de l’énergie et des carburants, sous l’effet de la déstabilisation du Moyen-Orient. Si l’intention est louable, le diagnostic sur lequel repose cette initiative est en revanche bien erroné.
Et pour cause, les chiffres parlent d’eux-mêmes, et ils disent invariablement la même chose : quand ils en ont la possibilité, les Français ne débloquent pas leur épargne salariale. En 2022, la loi portant mesures d’urgence pour la protection du pouvoir d’achat avait déjà ouvert une fenêtre de déblocage exceptionnel avec un plafond deux fois supérieur, fixé à 10.000 euros. Sur 13 millions d’épargnants salariés, seuls 309.000 porteurs avaient fait valoir leur droit.
Le montant total débloqué avait atteint 1,3 milliard d’euros, soit à peine 1 % des encours bloqués sur les plans d’épargne entreprise (PEE). Un cas isolé ? Non, un message que le législateur n’a une fois encore pas voulu entendre. »
Une fiscalité avantageuse
« En 2013, un dispositif similaire n’avait permis de mobiliser que 2,2 milliards d’euros, selon l’Association Française de la Gestion d’Actifs, très loin des objectifs initiaux. En 2008, 3,9 milliards avaient certes été retirés, mais selon le Cercle de l’Epargne, l’essentiel de ces sommes avait été immédiatement replacé sur d’autres supports d’épargne. L’effet sur la consommation réelle avait donc été marginal. En vingt ans et quatre tentatives, le constat n’a pas changé, les mêmes causes produisant les mêmes effets.»
« L’épargne salariale finance le tissu économique, associe les salariés à la création de valeur, construit de l’épargne longue dans un pays qui en manque cruellement. »
Il faut donc se rendre à l’évidence : le déblocage exceptionnel ne produit pas d’effet notable sur le pouvoir d’achat. Il ne fait que déplacer une épargne existante. Les salariés, quant à eux, l’ont bien compris. Ils savent ce que leur apporte un PEE : une fiscalité avantageuse, un horizon de placement lisible, un complément de rémunération qui travaille dans la durée au service de leurs projets. Leur refus massif et répété de débloquer traduit un choix éclairé sur la valeur qu’ils accordent à leur épargne longue. »
Trois chantiers prioritaires
« En réalité, le fonds du problème est ailleurs. Des millions de salariés n’ont accès à aucun dispositif d’épargne salariale. L’essentiel des entreprises de 11 à 49 salariés découvre à peine les obligations de la loi Partage de la valeur, entrée en vigueur en janvier 2025.
C’est là, dans ces entreprises où les mécanismes de partage du profit restent inexistants, que l’effort public devrait être amplifié, pas dans la déstabilisation périodique d’un système qui fonctionne.
Plutôt que de fragiliser tous les cinq ans l’architecture d’un dispositif qui totalise 230 milliards d’euros d’encours et bénéficie à 13 millions de salariés, il serait plus utile de concentrer l’action législative sur trois chantiers prioritaires : généraliser effectivement le partage de la valeur dans les TPE-PME, pérenniser les incitations fiscales qui arrivent à échéance fin 2026 avec l’extinction du régime renforcé de la prime de partage de la valeur, et renforcer l’accompagnement des épargnants pour qu’ils connaissent et utilisent pleinement les cas de déblocage qui existent déjà ; il y en a plus de dix, du mariage à la rénovation énergétique.
L’épargne salariale est l’un des rares dispositifs qui fait converger les intérêts des salariés, des entreprises et de l’économie productive. Elle finance le tissu économique, elle associe les salariés à la création de valeur, elle construit de l’épargne longue dans un pays qui en manque cruellement. Ne demandons pas aux Français de casser leur tirelire. Aidons ceux qui n’en ont pas encore à s’en constituer une. »
